Orwell 2 + 2 = 5, Raoul Peck

Documentaire sur George Orwell et surtout sur sa pensée politique, le film est constitué essentiellement de citations de l’œuvre de l’écrivain, de ses romans aussi bien que de ses lettres à destination de son éditeur ou de ses amis, citations superposées à des séquences d’actualités de diverses périodes, depuis les bombardements de Londres ou de Berlin des deux guerres mondiales jusqu’aux discours les plus récents de Trump ou d’autres personnages peu recommandables. On perçoit ainsi à quel point les sujets abordés par Orwell sur le pouvoir ou des médias sont toujours d’une pertinence et d’une lucidité impressionnantes. Orwell est sans aucun doute l’écrivain qui a su le mieux comprendre et retranscrire la puissance et l’horreur du capitalisme, de l’impérialisme et des systèmes autoritaires en général. Dès les années 30, il se prononçait pour un socialisme à visage humain, en opposition à la dictature stalinienne et évidemment au fascisme. Alors qu’Orwell est aujourd’hui récupéré par un peu n’importe qui (dont des gens qu’il aurait détesté et qui l’auraient honni de son vivant), le documentaire rend parfaitement sa pensée, aidé par un montage d’une efficacité redoutable.

Deux critiques légères cependant : malgré ses deux heures, le documentaire passe un peu rapidement sur certains moments de la vie d’Orwell, notamment sa participation à la guerre d’Espagne qui ne doit pas être très claire pour qui ne connait pas ce qu’il s’est passé à l’époque ; il aurait certainement fallu quatre heures pour mieux détailler sa vie ! Et l’utilisation fausse de la novlangue que le documentaire fait passer pour l’euphémisation des horreurs, alors que la novlangue consiste à réduire et appauvrir le vocabulaire pour appauvrir la pensée.
Mais ce sont deux critiques mineures qui n’enlèvent rien à la démonstration implacable que fait ce documentaire : plus que jamais la pensée politique de George Orwell est utile pour comprendre le monde. Merci Raoul Peck et allez voir ce documentaire !

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hurlevent, Emerald Fennell

Ok, c’était un peu pervers de ma part d’aller voir ce film, les bande-annonces promettant un niveau de kitsch assez exceptionnel. Mais elles étaient en dessous de la réalité.
Tout d’abord, en plus d’être une adaptation « moderne », c’est une adaptation très partielle du roman d’Emily Brontë. Exit l’ouverture avec Mr Lockwood et la tempête de neige, remplacé par une pendaison, dont le son (qui arrive avant l’image) imite un acte sexuel. On est ainsi prévenu dès le premier plan que l’on fait dans la finesse. Exit aussi toute la deuxième partie du roman qui se déroule 12 ans après, le film se termine avec la mort de Catherine. On a donc un film qui ne décrit que la relation entre Heathcliff et Catherine et qui tente de nous faire passer cela pour une romance.

Côté visuel, cela oscille entre une imagerie ultra-gothique (Hurlevent coincé dans des roches, filmé dans le sang, la saleté et les couchers de soleil) et la mièvrerie acidulée disneyienne (la demeure somptueuse des Linton (des fleurs, des rubans, des domestiques en livrée, des couleurs pastels ou criardes). Côté action, la romance frôle le vaudeville, le tout entrecoupés de porn SM chic. On sombre totalement dans une scène où Isabella, attachée à une laisse avec un collier pour chien, aboie et fait le beau pour son maître. Il ne reste pas grand chose de la noirceur permanente de l’œuvre originale et seules les quelques rares passages où elle remonte à la surface grâce aux dialogues permettent de retrouver son esprit (“He’s more myself than I am. Whatever our souls are made of, his and mine are the same.” évidemment).

Je ne peux que conclure par une citation d’un chroniqueur sur le site letterboxd : « Emily Brontë est morte de tuberculose il y a 177 ans mais cette adaptation est la pire chose qui lui ssoit jamais arrivé ».

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Father Mother Sister Brother, Jim Jarmusch

Film à sketch en 3 parties, le film nous raconte des histoires de famille. Jeff et sa sœur Emily vont passer une journée avec leur père qui vit seul dans une baraque rustique au fond des bois depuis la mort de leur mère. Timothea et Lilly vont prendre, une fois par an, un afternoon tea avec leur mère, vieille dame bourgeoise et écrivaine de romance à succès à Dublin. Skye et Billy, soeur et frères jumeaux, retournent dans l’appartement parisien de leurs parents, disparus mystérieusement en avion.

A travers ces 3 histoires, Jarmusch prend le temps de raviver la mémoire de ses personnages, de montrer leur évolution (Jeff est riche, son père semble démuni, Timothea est une vieille fille coincée et timide, Lilly est une lesbienne pas vraiment fixée qui vit au jour le jour, Billy gère tout tandis que sa sœur semble un peu larguée). Les récits sont doux et lents et malgré leur distances sociales et géographiques, le réalisateur tisse de nombreux liens entre eux, autant en faisant revenir des motifs (la nourriture, le thé ou le café, la drogue…) que par la mise en scène (les tables filmées en vue du dessus, la gène entre les personnages).

Aidé par une distribution impressionnante (rien que Tom Waits dans le rôle du père du premier sketch vaut le déplacement), Jarmusch signe un film rempli de tendresse et de tranquillité, avec un humour léger en prime. Cela pourra vous surprendre si vous avez connu le réalisateur avec Only lovers left alive ou Down by law, mais cela fait beaucoup de bien en ce moment.

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The Mastermind, Kelly Reichardt

Un ancien étudiant en art organise ce qu’il pense être un gros coup : dérober quatre tableaux au musée d’art de sa ville. Le cambriolage se passe bien mais la suite va vous étonner.

Quatrième film de Kelly Reichardt que je vois et à chaque fois un thème totalement différent : des portraits de femmes dans une petite ville du Montana (Certain Women), un western avec un couple masculin (First Cow), quelques jours de la vie d’une artiste avant son exposition (Showing Up) et enfin ce vol de tableau réalisé par un loser magnifique. Mais tous ces films ont deux points communs : ils sont centrés sur les personnages et sont filmés avec lenteur. Kelly Reichardt (également scénariste de tous ses films et monteuse d’une partie) prend le temps de nous faire connaître les gens qu’elle filme, des gens ordinaires qui essayent juste de s’en tirer le moins mal possible.

Dans The Mastermind, James a tout pour avoir une bonne vie : il est issu d’un milieu aisé, a fait des études d’art, sa vie de famille qui semble rouler tranquillement. Mais il est juste câblé de travers et quand il décide de voler des tableaux plutôt que d’avoir un travail honnête, tout ce qu’il fait se passe mal et il agit sans penser aux conséquences sur lui-même et surtout sur ces proches. Tout cela suffirait à faire un bon film, mais tout autant que l’histoire de James, c’est le contexte historique que mets en valeur la cinéaste : cette Amérique où Nixon est président, fracturée en deux par la guerre du Vietnam, habitée par les jeunes qui y vont ou qui manifestent contre, par les vieux qui ne comprennent pas ce qu’il se passe et traitent de lâches ceux qui s’opposent à la guerre. Reichardt nous montre cette histoire subtilement, d’abord en fond, puis le fait rejoindre l’intrigue dans une scène finale inattendue et rejoignant la vie absurde de James. Servi par la prestation impeccable de Josh O’Connor, The mastermind est un film brillant d’un bout à l’autre.

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Hamnet, Chloé Zhao

J’étais curieux de cette adaptation du livre de Maggie O’Farrell que j’avais énormément aimé. Réalisé par Chloé Zhao, dont j’avais vu et apprécié Nomadland, avec Paul Mescal dans le rôle de William Shakespeare, c’était prometteur même si j’avais un doute sur le rendu de la finesse du roman à l’écran. Et effectivement, le film est beaucoup plus superficiel que le livre.

Si l’histoire est globalement bien rendue (la rencontre de Shakespeare avec sa femme Agnès, la naissance de leurs enfants, la mort de leur fils Hamnet de la peste, l’utilisation de cette mort dans la création de la pièce de théâtre), c’est dans la disparition des ambiguïtés du personnage de Shakespeare que le film révèle sa faiblesse : il est l’archétype du créateur génial, faisant passer ses émotions dans sa création, devant laquelle sa femme ne peut que le comprendre. Le film devient alors une machine propre génératrice d’émotions, ce qu’il fait très bien ; on ne peut rester insensible aux deux passages très forts que sont la mort d’Hamnet et sa résurrection virtuelle sur la scène du théâtre (Mescal a d’ailleurs un petit air christique pendant une bonne partie du film).

Après une première demi-heure un peu poussive, le film marche bien, très bien, diffusant cette image propre du mythe de la création; on aurait juste aimé qu’il gagne en profondeur en créant des personnages un peu moins lisses.

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Comment Nicole a tout pété, Frédéric Ferrer, théâtre du rond-point

Simulation d’un débat se tenant dans la salle des fêtes d’un village du centre de la France concernant l’installation d’une mine de Lithium, Comment Nicole a tout pété est de démonter le discours dominant sur la transition énergétique qui va sauver le monde et l’indépendance vis-à-vis de la production de terres rares. A base de powerpoint hideux (si vous avez travaillé dans une grande entreprise vous avez subi cela), de discours moralisateur et de dissimulation des conséquences négatives, ce débat fictif ressemble à s’y méprendre à un vrai, à cela près qu’on voit l’animateur prendre conscience petit à petit des problèmes du projet.
Frédéric Ferrer, directeur de la compagnie théâtrale est agrégé de géographie : il sait donc un peu de quoi il parle et derrière la parodie les faits mentionnés s’appuient sur la réalité. Le trait est évidemment forcé et on rit énormément pendant le spectacle, mais cela n’empêche pas de prendre au sérieux son contenu. Les séances parisiennes sont complètes mais d’autres dates sont prévues un peu partout.

photo théâtre du rond-point.

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Le Maître du kabuki, Sang-il Lee

Nagasaki, 1964 – A la mort de son père, chef d’un gang de yakuzas, Kikuo, 14 ans, est confié à un célèbre acteur de kabuki. Aux côtés de Shunsuke, le fils unique de ce dernier, il décide de se consacrer à ce théâtre traditionnel. Le film suit l’amitié puis la concurrence entre Kikuo et Shunsuke sur plusieurs décennies, chacun connaissant la gloire et la chute.

Disons le tout de suite : le scénario est terriblement classique. Les frères ennemis, qui se fâchent, se jalousent puis se réconcilient, on est guère surpris par les rebondissements. Ce n’est pas grave, nous ne sommes pas vraiment là pour cela, mais plutôt pour voir la relation de ces deux personnages au Kabuki, cette discipline théâtrale japonaise créée au 17e siècle, où les acteurs au jeu spectaculaire sont grimés et où les personnages féminins sont interprétés par des hommes. Et là, nous sommes gâtés : les scènes de théâtre sont nombreuses et particulièrement réussies. Des sous-titres nous présentent l’intrigue des pièces nous permettant à nous, occidentaux ignares, de comprendre ce qu’il se passe. Les deux principaux acteurs, Ryo Yoshizawa et Ryusei Yokohama, se sont entrainés pendant un an et demi et leur performance est impressionnante. Le premier montage du film durait plus de quatre heures et si le réalisateur dit avoir eu du mal à descendre en dessous de trois heures, cela se sent uniquement par la densité de ces trois heures : aucun temps mort, on est capté par le film d’un bout à l’autre sans voir le temps passer. Le Maître du Kabuki est une formidable introduction au kabuki, visuellement superbe et remarquablement interprété. Précipitez-vous, on ne peut que regretter qu’il passe dans aussi peu de salles françaises.

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Le Studio photo de Nankin, Ao Shen

Commençons par un peu de contexte : en 1931, le Japon organise un attentat sur une ligne de train chinoise appartenant à une compagnie japonaise pour avoir un prétexte d’invasion de la Mandchourie.
6 ans plus tard, l’empereur Hiro-Hito autorise l’armée japonaise à envahir le reste du pays. Nankin, à 300 km de Shanghai, est devenue la capitale de la république de Chine gouvernée par Tchang Kaï-chek, le dirigeant nationaliste opposé au parti communiste de Mao Zedong. En décembre 1937 les troupes japonaises arrivent à Nankin et se livrent à l’horreur : des centaines de milliers de civils tués de multiples manières, des femmes de tous âges violées, une ville massivement détruite.

Ce sont ces massacres (les chinois estiment à 300000 le nombre de victimes, les japonais au mieux à 200000 quand ils ne tombent pas dans le négationnisme complet) que le Studio Photo de Nankin nous montre à travers l’histoire d’un jeune postier se faisant passer pour un employé d’un studio photo qui assiste un photographe officiel japonais afin d’échapper à la mort. Il détournera les négatifs de ces photos afin que le monde prenne connaissance de ce qu’il se passe réellement.

Sélection officielle de la Chine pour les Oscars, le film est clairement un outil de propagande. Le Japon, presque 80 ans après ces massacres, a encore beaucoup de mal à reconnaitre ce qu’il s’est passé et les divers gouvernements japonais ont au mieux distillé au compte-gouttes de légères excuses. Le film ne fait pas dans le détail et nous montre les diverses manières dont les chinois ont été tués lors de l’invasion. Si les japonais se comportent à peu près tous de manière effroyable (on a juste quelques soldats au début qui tremblent quand on leur demande de fusiller des civils), les chinois sont au contraire exemplaires : même celui qui collabore avec les occupants meurt finalement en héros. Quant à la scène patriotique à la gloire de la Chine Éternelle, où le photographe fait défiler des fresques de monuments chinois devant sa famille émue par la beauté millénaire de leur patrie, elle vaut largement les levées de drapeaux des pires blockbusters hollywoodiens.

Malgré tout, le film est globalement réussi : les moyens ont été mis dans la reconstitution de la ville assiégée et envahie, les acteurs tiennent leur rôle et la réalisation est efficace à défaut d’être remarquable. Et (malheureusement) le récit colle à l’histoire réelle : cette horreur a vraiment eu lieu et le film reste assez sobre dans sa mise en image et, malgré son côté propagandiste, permet de relater des événements assez peu connus en occident.

Pour l’anecdote, si les personnages du film sont imaginaires, il y a bien eu un studio photo à Nankin dont les employés ont détournés les négatifs pour témoigner des exactions nippones après la guerre.
Et deuxième anecdote : c’est un dirigeant nazi, John Rabe, gérant la partie internationale de Nankin non envahie par les japonais qui, horrifié par ce qu’il se passait, a sauvé la vie de plus de 200000 chinois en leur permettant d’accéder à cette zone.

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Le Temps des moissons, Huo Meng

Chronique en partie autobiographique , le Temps des moissons nous montre la vie d’un village chinois en 1991, village pas encore touché par la modernisation à marche forcée du pays lancée par le régime de Deng Xiaoping. Ici, tous les travaux agricoles sont encore effectués à la main et le premier tracteur, un engin primitif et qui a bien du mal à manœuvrer dans la boue, vient juste d’arriver. Les informations sont diffusées par le parti via des haut-parleurs installés dans le village, le contrôle des naissances est strict mais les villageois trouvent des moyens pour contourner la loi et avoir plusieurs enfants. C’est la Chine pauvre, peu équipée et sous la coupe d’un parti autoritaire qui nous est montré par Huo Meng, ce qui a valu au film une interdiction dans son pays.

Mais c’est avant tout un très beau film, rempli d’humanité, mêlant les générations, marqués par les enfants et les morts : un enterrement rempli de joie et une foule nombreuse au début, une crémation dans un lieu froid et désert à la fin marquent ainsi symboliquement le passage du temps et l’évolution de cette société.

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Top 8 cinéma 2025

Sur une quarantaine de films vus l’année dernière, peu d’œuvres vraiment marquantes. J’ai l’impression de ne pas être le seul à avoir cette impression. Le début 2026 est prometteur, on verra si l’année sera meilleure. Je les ai presque tous chroniqué sur le blog, donc suivez les liens, je ne vais pas en dire beaucoup ici 🙂

Valeur Sentimentale, Joachim Trier
Certainement mon film préféré, grâce à des actrices lumineuses et à une mise en scène parfaite.

Soundtrack to a coup d’état, Johan Grimonprez
Mélange de jazz et de politique, un film vraiment important pour la mémoire, avec un montage formidable. Le documentaire de l’année.

Une bataille après l’autre, Paul Thomas Anderson
Un film politique réussi, une photo superbe, des acteurs et actrices bien dirigés, que dire de plus ?

Prima la vita, Francesca Comencini
Une ode au cinéma italien, un message d’amour d’une fille à son père.

September & July, Ariane Labed
Du fantastique un peu horrifique, tiré du livre Sœurs de Daisy Johnson. Un film sur l’adolescence, sur la famille, mais aussi sur la perte et la résilience, admirablement servi par des actrices formidables.

Bird, Andrea Arnold

Je ne l’avais pas chroniqué, mais cet excellent film dans le sous-prolétariat anglais, sur les laissés pour compte du capitalisme bascule dans le fantastique sans crier gare.

Black Dog, Guan Hu

Toujours les laissés pour compte du système, cette fois en Chine, au bord du désert de Gobi, hanté par les chiens errants.

Kneecap, Rich Peppiatt

L’histoire hilarante et très politique du groupe de rap Nord irlandais.



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