La Corde au cou, Gus Van Sant

Tony Kiritsis, un américain de la classe moyenne ruiné par un emprunt, prend en otage Richard Hall, le directeur de la société d’emprunt. il accroche un fusil à sa tête avec un fil de fer et conduit Richard chez lui, où il demande comme rançon le remboursement de la somme qu’il aurait dû gagner, des excuses publiques et l’immunité.

La Corde au cou commence par le célèbre « D’après une histoire vraie ». C’est en fait plus que cela : Gus Van Sant a travaillé avec les deux réalisateurs d’un documentaire sur la prise d’otage réalisée par Tony Kiritsis, a repris les images de TV de l’époque pour les retourner et a comblé les trous entre ces images. Les noms, les situations, les dialogues sont repris tels quels. En sort un film à la limite du reportage : les personnages sont maladroits et incohérents comme dans la vraie vie, les flics naviguent à vue, aucun héros n’est là pour intervenir, pas de dirty harry ou de justicier avec une cape. Et comme dans toute prise d’otage qui s’éternise (elle a duré 3 jours), on s’ennuie un peu en attendant le dénouement, une scène assez incroyable où personne ne maitrise vraiment la situation, où on craint le pire mais où il n’arrive pas. Pour ajouter à l’effet de réel, Van Sant entrecoupe le film de séquence TV filmées comme à l’époque et diffuse à la fin les vraies images tournées en 1977.

Mais ce qui pourrait n’être qu’une reconstitution minutieuse prend aussi une dimension sociale en prise avec l’actualité récente. Kiritsis qui s’attaque à la société qui l’a ruiné résonne avec l’assassinat en décembre 2024 de Brian Thompson, le directeur d’Unitedhealthcare, par Luigi Mangione. Dans les deux cas c’est un homme seul qui s’en prend à un représentant du capitalisme, et les 50 années d’écart montrent que les problèmes du système américain conduisent à des solutions extrêmes, faute de débouchés autre. Et même si Kiritsis est montré mentalement instable dans le film (Bill Skargärd est formidable dans le rôle, comme le reste de la distribution), on ne peut qu’éprouver de la sympathie pour lui. Enfin soulignons la formidable bande son du film allant de Barry White à Gil Scott-Heron en passant par Yes.

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Projet dernière chance, Phil Lord et Christopher Miller

Au cas où vous ayez raté la bande-annonce qui spoile le principal twist du film, un résumé du début garanti sans gâchis : Ryland Grace, professeur de sciences, se réveille seul à bord d’un vaisseau spatial, à des années-lumière de la Terre, sans aucun souvenir de son identité ni des raisons de sa présence à bord.

Adaptation du roman d’Andy Weir, Projet Dernière chance a tout du blockbuster réussi : tout tourne autour de Ryan Gosling, de son vaisseau spatial et de sa mission (sauver le monde, évidemment). Gosling oblige, le personnage, malgré ses défauts, est plus sympathique que dans le roman et incarne un mélange de naïveté, de complexe de l’imposteur et de gentillesse. Le film joue la carte de l’humour gentil et de l’optimisme, un mélange plutôt rafraîchissant à l’époque des films de super-héros cyniques et des dystopies. Suivant de près la trame du roman, en réduisant juste les parties les plus scientifiques, le film prend régulièrement de nouvelles directions qui ne manqueront pas de surprendre les personnes n’ayant pas lu le roman. Le résultat est certes un peu long (plus de 2h30), mais l’alternance des scènes d’action et de celles plus intimistes évite l’ennui. On appréciera la bande-son, évitant toute musique pompeuse à la hans Zimmer et utilisant intelligemment le silence et on notera les nombreuses références à d’autres films de SF (2001, rencontre du 3e type et quelques autres).
On appréciera aussi la présence de Sandra Hüller dans un rôle très différent de ses précédentes prestations (la supposée meurtrière d’Anatomie d’une chute et l’épouse de Rudolf Höss, le commandant d’Auchwitz dans La Zone d’intérêt).
Projet dernière chance n’est pas un chef-d’œuvre et nécessite (tout comme le roman) de suspendre bien fortement son incrédulité, mais c’est un film agréable, optimiste et sans méchanceté qui permet de passer un bon moment. C’est déjà beaucoup pour un blockbuster.

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Aucun autre choix, Park Chan-Wook

Yoo Man-soo est un homme heureux: une belle maison, une femme, deux enfants et deux chiens avec qui tout se passe bien. Jusqu’à son licenciement expéditif lorsque la papeterie où il travaille est reprise par des américains. Après plusieurs mois de chômage et les dettes qui s’accumulent, il voit enfin un poste qui lui conviendrait dans une autre fabrique de papier, mais d’autres candidats sont mieux placés. Il ne lui reste plus qu’à trouver une méthode originale pour obtenir le poste convoité.

Aucun autre choix, c’est d’abord le roman Le Couperet de Donald Westlake paru en 1997. Un roman noir au ton dramatique sur un homme désespéré qui ne lésine sur aucun moyen pour retrouver un travail. Le roman a été adapté au cinéma par Costa-Gavras en 2005 sous le même titre avec José Garcia dans la rôle du chômeur-tueur. Park chan-Wook dédicace son film à Costa-Gavars, c’est donc certainement via le biais de cette première adaptation que le réalisateur coréen a connu cette histoire.

A l’opposé de la noirceur du roman, Park fait d’Aucun autre choix une comédie : Yoo est homme maladroit qui ne sait pas vraiment comment s’y prendre pour éliminer ses concurrents; il est horrifié par ce qu’il fait et a du mal à passer à l’acte. En résulte nombre de situations particulièrement drôles et on rit beaucoup, même dans certaines scènes atroces. Le réalisateur n’en oublie pas pour autant le contenu social du texte, mettant en scène ces licenciements brutaux, la froideur des nouveaux patrons ou les conséquences des évolutions technologiques (la scène finale dans l’usine vide est remarquable). Soutenu par des acteurs et actrices remarquables (Lee Byung-hun est parfait dans le rôle de ce chômeur), Aucun autre choix est une comédie sociale totalement réussie.

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Orwell 2 + 2 = 5, Raoul Peck

Documentaire sur George Orwell et surtout sur sa pensée politique, le film est constitué essentiellement de citations de l’œuvre de l’écrivain, de ses romans aussi bien que de ses lettres à destination de son éditeur ou de ses amis, citations superposées à des séquences d’actualités de diverses périodes, depuis les bombardements de Londres ou de Berlin des deux guerres mondiales jusqu’aux discours les plus récents de Trump ou d’autres personnages peu recommandables. On perçoit ainsi à quel point les sujets abordés par Orwell sur le pouvoir ou des médias sont toujours d’une pertinence et d’une lucidité impressionnantes. Orwell est sans aucun doute l’écrivain qui a su le mieux comprendre et retranscrire la puissance et l’horreur du capitalisme, de l’impérialisme et des systèmes autoritaires en général. Dès les années 30, il se prononçait pour un socialisme à visage humain, en opposition à la dictature stalinienne et évidemment au fascisme. Alors qu’Orwell est aujourd’hui récupéré par un peu n’importe qui (dont des gens qu’il aurait détesté et qui l’auraient honni de son vivant), le documentaire rend parfaitement sa pensée, aidé par un montage d’une efficacité redoutable.

Deux critiques légères cependant : malgré ses deux heures, le documentaire passe un peu rapidement sur certains moments de la vie d’Orwell, notamment sa participation à la guerre d’Espagne qui ne doit pas être très claire pour qui ne connait pas ce qu’il s’est passé à l’époque ; il aurait certainement fallu quatre heures pour mieux détailler sa vie ! Et l’utilisation fausse de la novlangue que le documentaire fait passer pour l’euphémisation des horreurs, alors que la novlangue consiste à réduire et appauvrir le vocabulaire pour appauvrir la pensée.
Mais ce sont deux critiques mineures qui n’enlèvent rien à la démonstration implacable que fait ce documentaire : plus que jamais la pensée politique de George Orwell est utile pour comprendre le monde. Merci Raoul Peck et allez voir ce documentaire !

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hurlevent, Emerald Fennell

Ok, c’était un peu pervers de ma part d’aller voir ce film, les bande-annonces promettant un niveau de kitsch assez exceptionnel. Mais elles étaient en dessous de la réalité.
Tout d’abord, en plus d’être une adaptation « moderne », c’est une adaptation très partielle du roman d’Emily Brontë. Exit l’ouverture avec Mr Lockwood et la tempête de neige, remplacé par une pendaison, dont le son (qui arrive avant l’image) imite un acte sexuel. On est ainsi prévenu dès le premier plan que l’on fait dans la finesse. Exit aussi toute la deuxième partie du roman qui se déroule 12 ans après, le film se termine avec la mort de Catherine. On a donc un film qui ne décrit que la relation entre Heathcliff et Catherine et qui tente de nous faire passer cela pour une romance.

Côté visuel, cela oscille entre une imagerie ultra-gothique (Hurlevent coincé dans des roches, filmé dans le sang, la saleté et les couchers de soleil) et la mièvrerie acidulée disneyienne (la demeure somptueuse des Linton (des fleurs, des rubans, des domestiques en livrée, des couleurs pastels ou criardes). Côté action, la romance frôle le vaudeville, le tout entrecoupés de porn SM chic. On sombre totalement dans une scène où Isabella, attachée à une laisse avec un collier pour chien, aboie et fait le beau pour son maître. Il ne reste pas grand chose de la noirceur permanente de l’œuvre originale et seules les quelques rares passages où elle remonte à la surface grâce aux dialogues permettent de retrouver son esprit (“He’s more myself than I am. Whatever our souls are made of, his and mine are the same.” évidemment).

Je ne peux que conclure par une citation d’un chroniqueur sur le site letterboxd : « Emily Brontë est morte de tuberculose il y a 177 ans mais cette adaptation est la pire chose qui lui ssoit jamais arrivé ».

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Father Mother Sister Brother, Jim Jarmusch

Film à sketch en 3 parties, le film nous raconte des histoires de famille. Jeff et sa sœur Emily vont passer une journée avec leur père qui vit seul dans une baraque rustique au fond des bois depuis la mort de leur mère. Timothea et Lilly vont prendre, une fois par an, un afternoon tea avec leur mère, vieille dame bourgeoise et écrivaine de romance à succès à Dublin. Skye et Billy, soeur et frères jumeaux, retournent dans l’appartement parisien de leurs parents, disparus mystérieusement en avion.

A travers ces 3 histoires, Jarmusch prend le temps de raviver la mémoire de ses personnages, de montrer leur évolution (Jeff est riche, son père semble démuni, Timothea est une vieille fille coincée et timide, Lilly est une lesbienne pas vraiment fixée qui vit au jour le jour, Billy gère tout tandis que sa sœur semble un peu larguée). Les récits sont doux et lents et malgré leur distances sociales et géographiques, le réalisateur tisse de nombreux liens entre eux, autant en faisant revenir des motifs (la nourriture, le thé ou le café, la drogue…) que par la mise en scène (les tables filmées en vue du dessus, la gène entre les personnages).

Aidé par une distribution impressionnante (rien que Tom Waits dans le rôle du père du premier sketch vaut le déplacement), Jarmusch signe un film rempli de tendresse et de tranquillité, avec un humour léger en prime. Cela pourra vous surprendre si vous avez connu le réalisateur avec Only lovers left alive ou Down by law, mais cela fait beaucoup de bien en ce moment.

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The Mastermind, Kelly Reichardt

Un ancien étudiant en art organise ce qu’il pense être un gros coup : dérober quatre tableaux au musée d’art de sa ville. Le cambriolage se passe bien mais la suite va vous étonner.

Quatrième film de Kelly Reichardt que je vois et à chaque fois un thème totalement différent : des portraits de femmes dans une petite ville du Montana (Certain Women), un western avec un couple masculin (First Cow), quelques jours de la vie d’une artiste avant son exposition (Showing Up) et enfin ce vol de tableau réalisé par un loser magnifique. Mais tous ces films ont deux points communs : ils sont centrés sur les personnages et sont filmés avec lenteur. Kelly Reichardt (également scénariste de tous ses films et monteuse d’une partie) prend le temps de nous faire connaître les gens qu’elle filme, des gens ordinaires qui essayent juste de s’en tirer le moins mal possible.

Dans The Mastermind, James a tout pour avoir une bonne vie : il est issu d’un milieu aisé, a fait des études d’art, sa vie de famille qui semble rouler tranquillement. Mais il est juste câblé de travers et quand il décide de voler des tableaux plutôt que d’avoir un travail honnête, tout ce qu’il fait se passe mal et il agit sans penser aux conséquences sur lui-même et surtout sur ces proches. Tout cela suffirait à faire un bon film, mais tout autant que l’histoire de James, c’est le contexte historique que mets en valeur la cinéaste : cette Amérique où Nixon est président, fracturée en deux par la guerre du Vietnam, habitée par les jeunes qui y vont ou qui manifestent contre, par les vieux qui ne comprennent pas ce qu’il se passe et traitent de lâches ceux qui s’opposent à la guerre. Reichardt nous montre cette histoire subtilement, d’abord en fond, puis le fait rejoindre l’intrigue dans une scène finale inattendue et rejoignant la vie absurde de James. Servi par la prestation impeccable de Josh O’Connor, The mastermind est un film brillant d’un bout à l’autre.

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Hamnet, Chloé Zhao

J’étais curieux de cette adaptation du livre de Maggie O’Farrell que j’avais énormément aimé. Réalisé par Chloé Zhao, dont j’avais vu et apprécié Nomadland, avec Paul Mescal dans le rôle de William Shakespeare, c’était prometteur même si j’avais un doute sur le rendu de la finesse du roman à l’écran. Et effectivement, le film est beaucoup plus superficiel que le livre.

Si l’histoire est globalement bien rendue (la rencontre de Shakespeare avec sa femme Agnès, la naissance de leurs enfants, la mort de leur fils Hamnet de la peste, l’utilisation de cette mort dans la création de la pièce de théâtre), c’est dans la disparition des ambiguïtés du personnage de Shakespeare que le film révèle sa faiblesse : il est l’archétype du créateur génial, faisant passer ses émotions dans sa création, devant laquelle sa femme ne peut que le comprendre. Le film devient alors une machine propre génératrice d’émotions, ce qu’il fait très bien ; on ne peut rester insensible aux deux passages très forts que sont la mort d’Hamnet et sa résurrection virtuelle sur la scène du théâtre (Mescal a d’ailleurs un petit air christique pendant une bonne partie du film).

Après une première demi-heure un peu poussive, le film marche bien, très bien, diffusant cette image propre du mythe de la création; on aurait juste aimé qu’il gagne en profondeur en créant des personnages un peu moins lisses.

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Comment Nicole a tout pété, Frédéric Ferrer, théâtre du rond-point

Simulation d’un débat se tenant dans la salle des fêtes d’un village du centre de la France concernant l’installation d’une mine de Lithium, Comment Nicole a tout pété est de démonter le discours dominant sur la transition énergétique qui va sauver le monde et l’indépendance vis-à-vis de la production de terres rares. A base de powerpoint hideux (si vous avez travaillé dans une grande entreprise vous avez subi cela), de discours moralisateur et de dissimulation des conséquences négatives, ce débat fictif ressemble à s’y méprendre à un vrai, à cela près qu’on voit l’animateur prendre conscience petit à petit des problèmes du projet.
Frédéric Ferrer, directeur de la compagnie théâtrale est agrégé de géographie : il sait donc un peu de quoi il parle et derrière la parodie les faits mentionnés s’appuient sur la réalité. Le trait est évidemment forcé et on rit énormément pendant le spectacle, mais cela n’empêche pas de prendre au sérieux son contenu. Les séances parisiennes sont complètes mais d’autres dates sont prévues un peu partout.

photo théâtre du rond-point.

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Le Maître du kabuki, Sang-il Lee

Nagasaki, 1964 – A la mort de son père, chef d’un gang de yakuzas, Kikuo, 14 ans, est confié à un célèbre acteur de kabuki. Aux côtés de Shunsuke, le fils unique de ce dernier, il décide de se consacrer à ce théâtre traditionnel. Le film suit l’amitié puis la concurrence entre Kikuo et Shunsuke sur plusieurs décennies, chacun connaissant la gloire et la chute.

Disons le tout de suite : le scénario est terriblement classique. Les frères ennemis, qui se fâchent, se jalousent puis se réconcilient, on est guère surpris par les rebondissements. Ce n’est pas grave, nous ne sommes pas vraiment là pour cela, mais plutôt pour voir la relation de ces deux personnages au Kabuki, cette discipline théâtrale japonaise créée au 17e siècle, où les acteurs au jeu spectaculaire sont grimés et où les personnages féminins sont interprétés par des hommes. Et là, nous sommes gâtés : les scènes de théâtre sont nombreuses et particulièrement réussies. Des sous-titres nous présentent l’intrigue des pièces nous permettant à nous, occidentaux ignares, de comprendre ce qu’il se passe. Les deux principaux acteurs, Ryo Yoshizawa et Ryusei Yokohama, se sont entrainés pendant un an et demi et leur performance est impressionnante. Le premier montage du film durait plus de quatre heures et si le réalisateur dit avoir eu du mal à descendre en dessous de trois heures, cela se sent uniquement par la densité de ces trois heures : aucun temps mort, on est capté par le film d’un bout à l’autre sans voir le temps passer. Le Maître du Kabuki est une formidable introduction au kabuki, visuellement superbe et remarquablement interprété. Précipitez-vous, on ne peut que regretter qu’il passe dans aussi peu de salles françaises.

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